Extrait

Extrait du prologue :

Gélos émergea de l’inconscience, allongé sur le dos. Sa gorge était plus sèche que le désert lui-même. Sa langue ressemblait à s’y méprendre à une pierre. La faim lui dévorait le ventre et le feu couvait dans son corps. Une ombre salvatrice le recouvrait et s’étirait loin sur le sol grisâtre. Le disque solaire se rapprochait de l’horizon. Un léger sifflement ronronnait au-dessus de sa tête. Il plissa les yeux, ajusta sa vision. Une nuée de sable turbulente flottait face au soleil et le protégeait de ses ardeurs. Un mouvement sur le côté lui apprit qu’il n’était pas seul. La créature se tenait toujours là, agenouillée à son chevet sur une natte végétale, en retrait du parasol de granules mobiles. Ses traits se diluaient dans la luminosité de son visage au crâne proéminent. Seuls ses trois yeux se détachaient de l’ensemble. Les trois prunelles le scrutaient avec une attention curieuse. Mais les Triornes n’existaient pas. L’érudit supposa qu’il évoluait en plein rêve qu’en réalité sa vieille carcasse gisait à moitié morte sous le feu du désert à la merci des corveilles charognards. Toutefois, trop de silence régnait dans son esprit. Il lui semblait que ses pensées lui appartenaient de nouveau. Brutalement, la détresse manqua le submerger. Les terribles souvenirs de ces hexaconstals, captif de la magie des parchemins, remontèrent à sa mémoire. Comme s’il avait lu dans son âme, l’être lumineux déversa sur lui de la terre de couleur. Ce contact tiède apaisa son désarroi, soulagea par là même l’incendie de son épiderme. Il se prit à espérer que l’homme de ses songes étancherait aussi sa soif infinie.
 À boire, supplia-t-il d’une voix atone, par pitié à boire.
Il avait utilisé la langue commune couramment pratiquée sur les trois continents d’Hexavia pour se faire comprendre. D’innombrables dialectes complexes proliféraient sur le Territoire des Mirages. Mais il n’en connaissait aucun.
Le visiteur traça dans l’air un cercle de la taille d’un plateau. D’un mot de pouvoir, le sable le compléta et l’orbe devint compact. Il caressa sa surface. Une onde concentrique se propagea, substituant aux grains grisâtres une matière translucide. Il plongea ses mains au centre du disque et ressortit une pleine brassée d’eau fraîche.
— Bois, par les mirages et le désert, dans le puits du désert.
Il s’exprimait lui aussi en langue commune, avec une voix douce et une pointe d’accent guttural.
Gélos ouvrit les lèvres. Le breuvage glissa dans sa bouche. Malgré sa fraîcheur bienfaisante, ses premières gorgées se révélèrent douloureuses à son palais asséché. Pire, elles paraissaient de simples larmes par rapport au gouffre de sa déshydratation. Soutenu par l’étranger, il immergea sa tête dans le « puits », absorba toute l’eau que sa gorge pouvait contenir. Il aspira, aspira encore et encore ce flot miraculeux, telle une éponge. Des brins d’herbe poussèrent sur l’instant à l’endroit où des gouttelettes touchèrent le sable. Les trois yeux froncèrent les sourcils d’indignation. L’eau dans cette contrée aride s’avérait plus précieuse que de l’or.
— Prends, par les mirages et le désert, le temps de respirer, intervint la créature en le hissant hors de la source.
L’érudit haleta deux ou trois respirations bruyantes, aperçut sa figure défaite et écarlate dans le reflet de l’eau, avant de retourner s’abreuver à grandes lampées. Il but sans discontinuer jusqu’à ce que son corps atteignit la saturation. Le piètre magicien s’affaissa sur le sol, posa sur son sauveur un regard plein de reconnaissance. L’être hocha l’aura radieuse qui lui servait de tête, dans une esquisse de salut. Gélos aurait bien aimé lui rendre la pareille, mais aucun de ses muscles n’accéda à son désir. La créature approcha de ses lèvres un cube translucide de la taille d’un doigt.
— Reprends, par les mirages et le désert, des forces avec la nourriture du désert.
L’Al-Marmérien se sentait suffisamment revigoré pour admettre qu’il ne rêvait pas. Les Triornes n’existaient pas et pourtant… Quels maléfices se cachaient-ils là-dessous ? L’odeur envoûtante de la bouchée devant son nez mit au supplice son ventre et balaya ses dernières réticences. Il croqua à belles dents dans l’aliment inconnu, lequel ne possédait aucun goût particulier, mais se révéla des plus savoureux à son estomac affamé. L’énergie lui revint avec une telle vitesse qu’il s’assit bientôt sur son séant. Il observa le personnage légendaire avec un regard mêlé d’émerveillement et de crainte.
— Merci, murmura-t-il, ma gratitude et mon cœur vous accompagnent messire… Êtes-vous véritablement un Triorne ou suis-je sous l’influence d’un mirage ?
Un sourire narquois perça de la face luisante de son vis-à-vis. Il lui tendit sa main brillante. Gélos put constater au touché que ce dernier était bien de chair et de sang.
— Je suis, par les mirages et le désert, un authentique Triorne. Et toi, tu es un fou pour oser défier le désert.
L’étrange visiteur possédait une voix douce et apaisante.
— Loin de moi l’intention de vous offenser messire, mais les Triornes sont des êtres de fiction.
Son rictus radieux se changea en grimace.
— Voilà une idée reçue, par les mirages et le désert, bien pratique. Ma présence provoque un certain effet sur mes interlocuteurs. Et la surprise, la peur sont mes meilleures armes envers mes adversaires. Toi, tu n’es en aucune manière effrayé, fou que tu es. Je perçois surtout ton incrédulité.
— Tout simplement parce que nul n’a jamais pu prouver l’existence des Triornes.
— Évidemment, nous les Triornes, laissons, par les mirages et le désert, rarement de témoin derrière nous. Nous prenons un soin jaloux à entretenir la légende.
Une onde de panique passa dans les prunelles sombres de Gélos.
— Pourquoi suis-je toujours en vie, dans ce cas ?